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Amours autres : L’amour dans la science-fiction
  Amours autres : L’amour dans la science-fiction
Amours autres : L’amour dans la science-fiction


 

Alors que l'amour sous toutes ses formes devient un sujet de société, peut-on dire que l'interrogation sur la manière de vivre l'amour et la sexualité a constitué un sujet fondamental pour les auteurs de science-fiction ? Avaient-ils prévu, envisagé des couples hors-normes, des amours différentes ? En effet, si une histoire d'amour est toujours quelque chose d'exceptionnel, chacun sait ce que c'est, et a éprouvé (ou éprouvera) ce sentiment capital. L'important n'est pas tant d'apporter au récit une intrigue sentimentale que d'en faire ressortir la singularité et le poids du contexte, qu'il soit calqué sur une réalité ou purement imaginaire, conjectural.

La science-fiction se fait ainsi l'espace privilégié d'une réflexion sur des formes d'amour nouvelles, étrangères. Comme l'écrit Van Herp, avec l'évolution des mœurs, " ce ne sont pas les seules coutumes amoureuses, mais l'ensemble de la morale, qui se révèle contingent, […] d'autres conditions de vie engendreront inéluctablement des morales différentes " [1]. A côté des coups de foudre banals qui n'effleurent pas même l'intrigue et sentent le passage obligé, existent, de livre en livre, des formes d'amour non-conformes, qui ne s'alignent pas sur le couple conventionnel de deux partenaires de sexe opposé, d'âge rapproché et de même " race ". A ces amours auxquelles souvent on dénie le nom d'amour, la science-fiction offre une place, des voix, parfois même un statut.

 
 
Haut       La transgression du genre et du nombre         Haut

En partant de la situation la plus réaliste, la singularité de l'amour se situe dans une perspective purement sexuelle, où les pratiques et le choix amoureux cherchent à exprimer leur différence, leur expérience existentielle propre.

La question homosexuelle, longtemps taboue dans notre société, a été traitée de manière particulièrement sensible. Parmi les précurseurs, Sturgeon reste le plus connu avec sa nouvelle Monde bien perdu [2], où un couple d'extraterrestre rejeté par les siens attendrit les Terriens par son amour. Mais sont-ils bien ce qu'on croit qu'ils sont ? Pour Theodore Sturgeon, l'ignorance déjoue le masque du préjugé, et la tolérance éclipse le "dégoût" que la nouvelle a suscité à sa parution…

Francis Berthelot avec La Lune noire d'Orion ouvre la voie en France. L'auteur crée de nouvelles possibilités de procréation pour les homosexuels sur une planète où leurs ébats sont féconds et fertilisent la planète. Ils possèdent une place indispensable dans un écosystème inouï et étonnant. Ailleurs, Berthelot aborde le problème de l'ostracisation de l'amour homosexuel par le biais d'une union interraciale entre un Gurde du désert et un Yrvène marin sur la planète Erda-Rann (nom signifiant justement "Terre divisée"). Rivage des intouchables est alors une parabole sur l'union de deux races à travers deux hommes, sur la reconnaissance des amants non-conformes et la maladie qui les frappe.

 
 

The Female Man (L’Autre Moitié de l’homme) compare la société occidentale des années 40 à un futur lointain où les hommes ont disparu. Les femmes ont appris à se reproduire par la fusion des ovules, ont créé une nouvelle civilisation et, ma foi, les hommes ne leur manquent pas. Une utopie lesbienne en somme, qui est pour Joanna Russ une occasion de montrer la valeur et la plénitude de l’amour entre femmes. C’est aussi un réquisitoire impitoyable contre la misogynie et l’antiféminisme institués, placés sous le regard de Janet Evason, qui voyage dans le temps. Sa rencontre avec des femmes socialement aliénées est pour celles-ci libératrice.

A la suite d’Elisabeth Lynn, Mercedes Lackey adjoint à ses Hérauts de Valdemar un héros, le mage Vanyel, qui accepte peu à peu son attirance pour les hommes. Le thème, dans un contexte tel que celui de la Fantasy, est à la fois inattendu et salutaire. Ces romans témoignent de la santé d’un genre qui se renouvelle, et d’une forme d’amour qui fait de plus en plus entendre sa voix. Enfin, laissons une place au film The Rocky Horror Picture Show, avec son extraterrestre travesti qui vient initier les humains aux joies de la bisexualité !

L’amour est sans cesse à réinventer, et les auteurs de S-F se font fort d’y participer à leur manière. Le Guin peuple la planète Nivôse d’une humanité hermaphrodite, ou plutôt asexuée la plupart de l’année, mais qui se pourvoit lors de la période du kemma d’un sexe (masculin ou féminin), distribué de manière complémentaire au sein du couple. Ce sexe apparaît cependant indifféremment et il est variable à chaque kemma. Le Guin remet brillamment en question le problème de l’identité sexuelle, dans cette œuvre où ce qui importe, c’est l’autre, et non pas le sexe qu’il a. Hétérosexualité et homosexualité sont ainsi purement et simplement évacués dans une relation où c’est le désir qui « crée » le sexe et non l’inverse. La question de la différence resurgit cependant lorsque ces êtres sont confrontés aux humains, sexués une bonne fois pour toutes (si l’on ne prend pas en compte les transsexuels) et disponibles tout le long de l’année pour des rapports sexuels. La Main gauche de la nuit développe une intrigue politique complexe, mais aussi une histoire d’amour entre un homme, Genly, et un habitant de Nivôse, appelés à dépasser la différence qui existe dans leur sexualité.

La transgression affecte aussi le nombre de partenaires. Le meilleur exemple est celui des Triades de Babel 17, qui impliquent « d’étroites et délicates relations affectives et sexuelles avec deux autres personnes ». Pour leur pilotage, les vaisseaux nécessitent trois navigateurs unis par un lien affectif et érotique. Delany présente sous un jour naturel une situation jugée marginale, dans un contexte qui permet son épanouissement sans qu’elle soit montrée du doigt ou même ressentie comme anormale. A sa suite, McIntyre met son héroïne, Serpent, en présence d’une triade à un moment crucial de son existence. De son côté, Asimov invente dans Les Dieux eux-mêmes une espèce extraterrestre où coexistent trois sexes nécessaires à la formation d’une histoire d’amour et à la procréation. Une création éblouissante qui remet en cause la « norme » biologique ou morale de l’amour. On est tenté d’imaginer quand même des histoires qui perturberaient cet état de choses : et si des extraterrestres de cette planète ne tombaient amoureux… qu’à deux ?

On voit que souvent la différence sexuelle rassemble en science-fiction les traits de l’homosexualité et de la mixité. Cette dernière nourrit d’un espoir exogamique des œuvres tournées vers le métissage.

 

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[1] Panorama de la science-fiction, Lefrancq, p. 553.

[2] traduit aussi sous le titre « Monde interdit » (cf. bibliographie).

© Samuel Minne - 2004